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“rien n’est perdu, tout se transforme et tout se réinvente”

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– En 1989 vous écriviez dans Corse, la croisée des chemins « La Corse est unie dans sa géographie, dans son histoire, dans sa langue, elle le sera demain dans sa volonté. » Qu’en est-il en 2020 ? 
– La réponse a été donnée par les urnes ! Lors des élections territoriales de 1991, les nationalistes obtiendront le score alors historique de 25 % des suffrages. Les élections territoriales de 2010 les positionneront au centre du débat politique grâce à un score de 36 % des voix. En 2015, la liste d’union nationaliste sortira majoritaire des élections territoriales. En décembre 2018, lors du passage à la collectivité unique, elle totalisera plus de 56 % des suffrages. Et cela alors que le vote concerne non pas le seul peuple corse, minoritaire sur sa terre, mais toute la population de l’île.
 
– Votre avant-propos donne le ton : « C’est ainsi qu’en l’année 2020, une infime couronne mortuaire pouvait changer la face du monde et celle de la Corse. Covid 19 était son nom de guerre. » Est-ce l’impérieuse nécessité du confinement face au virus, alliée à un sentiment de dilatation toute personnelle du temps, qui vous a poussé à cette interrogation majeure : « Peut-on (encore) sauver la Corse (et les corses ?) ».
– Le virus et le confinement massif qui est venu couronner son arrivée ont permis à chacun de prendre conscience de la fragilité des économies bâties sur la mondialisation : des colosses aux pieds d’argile ! En Corse, dont la dépendance aux importations du continent a été pensée et organisée depuis Paris de longue date, la crise sanitaire a suivi le conflit maritime qui a vidé en quelques heures les rayons des magasins alimentaires. C’était une deuxième alerte. La troisième pourrait être fatale à ce qu’il reste d’économie productive corse, alors même que la survie du peuple corse ne peut passer que par ses producteurs, ses artisans, ses petits commerçants. Le confinement n’a fait que donner une urgence nouvelle à un ouvrage qui était “dans les tuyaux”. 
 
– Ce tableau d’une Corse en résistance au rouleau compresseur de la mondialisation grâce aux initiatives en faveur d’un développement économique centré sur les intérêts de son peuple est-il le fruit d’un écologisme assumé ?  
– L’écologisme renvoie à des notions politiques, ou plutôt politiciennes qui ne paraissent pas adaptées. Cultiver la Corse pour manger au gré des saisons des fruits et des légumes qui ont le goût de ce qu’ils sont plutôt que d’ingurgiter en février des tomates et des fraises gorgées de pesticides, est-ce de l’écologie, du nationalisme, ou du bon sens ? Il y a plusieurs réponses possibles, bien sûr ! L’idée est que la dépendance de l’île aux importations, qui avoisinent les 98 %, est une monstrueuse aberration. Cela s’inscrit dans la disparition programmée de toute la production, puis de la culture, et enfin du peuple lui-même. Il est quand même singulier que sur cette île dont on a décrété la pauvreté, on ait pu construire 17000 résidences secondaires en cinq ans et accueillir 5000 nouveaux résidents chaque année n’ayant pour la plupart même pas un lien affectif avec l’île ni avec les Corses.
 
– « Disparaître avec Paris ou survivre sans », voilà un choix pour le moins radical ! Il est vital selon vous, pour les Corses, à l’heure actuelle ? 
– C’est à cette question que le livre tente de répondre ! Ici je me contenterai d’évoquer la conclusion du célèbre rapport du Hudson Institute conclusion selon laquelle l’État ne disposait en Corse de deux options : la première consistait à accélérer l’érosion de l’identité culturelle corse en encourageant une immigration massive en provenance de la Métropole pour atteindre au plus vite 500.000 habitants en majorité non corse. La seconde était de conserver et l’identité culturelle corse en développant le potentiel de l’île dans le contexte corse. Chaque Corse est en mesure d’apporter sa propre réponse quant au choix fait par l’État depuis 1972… 
 
– Comment analysez-vous l’actualité des relations entre la Corse et Paris ? Pensez-vous qu’il y a là le ferment d’une ouverture, ou au contraire les prémisses d’une rupture du dialogue ? Comment envisagez-vous, en conséquence, les actions et les réactions insulaires en cas de rupture consommée du couple Corse-France ? 
– Je ne vois pas d’ouverture côté Paris. Il y a un monde entre le discours du candidat Macron en Corse, et celui qu’il tient lorsqu’il revient comme Président. Il est pour cela dans la continuité de ses prédécesseurs. La victoire politique des nationalistes corses a ainsi été escamotée, voire niée. Le sentiment diffus que les principales victoires du peuple corse ont tenu à l’existence d’un contre-pouvoir clandestin s’instille dans l’esprit de nombreux Corses : face aux virus véhiculés par la mondialisation, certains d’entre eux avaient anticipé le port du masque… D’un autre côté, il n’a pas été forcément habile de la part de nos élus de poursuivre dans les revendications avant d’avoir résolu les problèmes cruciaux auxquels les Corses sont confrontés dans leur quotidien. Cela a pu donner au pouvoir central l’opportunité de nous renvoyer à un bilan en demi-teinte.
 
– Etant donné le niveau de tension actuel entre l’Etat français et la Corse, ne pensez-vous pas qu’un tel plaidoyer pour un développement autonome de la Corse, risque de passer à nouveau, pour une revendication nationaliste de mauvais aloi, dans un contexte, qui plus est, de mondialisation économique ? 
– Cela semble démontrer qu’on ne peut pas envisager un développement de la Corse tourné vers les intérêts du peuple corse dans le contexte de l’idéologie nationaliste française. En ce sens, le terme de nationalisme peut paraître déplacé concernant la Corse, car il est souvent perçu comme synonyme de rejet de l’autre, de repli sur soi, de fermeture. Rien à voir avec la Corse ! Le nationalisme corse tend au contraire à équilibrer les relations avec la métropole, et à développer les échanges avec les partenaires naturels, méditerranéens ou non. A titre personnel, je préfère le terme de Nationaux, à l’instar des Corses de l’indépendance, voire celui de patriotes. Le nationalisme corse, c’est avant tout une question de bon sens !
 
– Les corses sont-ils prêts à se sauver eux-mêmes en relevant le défi d’un développement autosuffisant, durablement tourné vers la consommation raisonnée et solidaire ? 
– C’est la grande question. On peut l’espérer, on peut se persuader que “oui, ils en sont capables”, ou que “non”, cela n’y changera rien : eux seuls ont la réponse ! Bien sûr, le pessimisme est souvent de rigueur en Corse, les insulaires doutant volontiers de leur peuple. Etonnant d’ailleurs alors que c’est justement ce peuple qui a donné au monde la première constitution écrite démocratique ! Pour revenir à votre question, elle semble contenir des éléments de réponse en elle-même. Dans l’absolu, il pourrait donc être à craindre que “non”, bien sûr. Sauf qu’en l’occurrence, la question ne se pose pas seulement au regard de la survie du peuple corse, mais au regard de la survie de l’humanité elle-même : cette humanité que la mondialisation conduit à vitesse accélérée vers le néant.
 
– Que vous inspire, in fine, cette déclaration d’Abraham Lincoln : « La Démocratie, c’est le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple. » ?
– La déclaration d’Abraham Lincoln reprend effectivement la définition littérale de la démocratie. Pourtant les choses ne sont pas si simples, parce que les peuples peuvent être versatiles… Lincoln s’est élevé contre l’esclavage, alors même que le peuple sudiste était majoritairement esclavagiste. Le « peuple » n’a pas forcément raison, l’histoire du siècle passé est d’ailleurs là pour nous le rappeler cruellement. La démocratie française n’est-elle pas aussi la domination d’un peuple sur d’autres peuples ? Le peuple corse, quelle que soit la définition que l’on en retienne, s’est choisi des représentants nationalistes. La démocratie exigerait la mise en œuvre du programme que les électeurs insulaires ont plébiscité. Le refus systématique opposé par l’État à toute revendication corse est significatif d’une démocratie confisquée par la loi du plus fort. Le peuple islandais, par exemple, a exercé une authentique démocratie, instaurant un gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple. Pour cela, les Islandais ont nationalisé les banques, mis les banquiers en prison et encadré très rigoureusement le personnel politique…



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